secret de la technologie japonaise
Il y a là un snobisme de l’opérationnel, une névrose de la performance, dont nous sommes les acteurs collectifs, et qui nous protège de la bestialité, c’est-à-dire de la fonctionnalité pure (voir Kojève, et son alternative entre snobisme japonais et l’animalité américaine). C’est pourquoi ces « malaise de la civilisation » ne sont jamais si graves qu’on veut bien le dire, car nous jouons secrètement la comédie de la technologie et de la performance, la comédie de l’information et de l’efficacité. Nous réglons la distance à la « réalité », à l’hyperréalité de notre monde comme celle d’un objectif photographique, ouvert sur le zoom maximal et sur une stéréoscopie des effets dont nous-mêmes ne sommes pas dupes. Mais l’effet de grossissement et le vertige de la simulation nous plaisent et, justement parce que nous n’y croyons pas, nous sommes capables d’aller bien plus loin dans le scénario opérationnel que si nous y croyions.
Tel est sans doute le secret de la technologie japonaise, de cette affectation héroïque, de cet héroïsme fonctionnel de l’Empire du soleil.
Jean Baudrillard, L’échange impossible, Gallimard, Paris, 1999, p. 93-94.