alphabet
Si bien que les lettres ont beau ne pas représenter des idées, elles se combinent entre elles comme les idées, et les idées se nouent et se dénouent comme les lettres de l’alphabet*. La rupture du parallélisme exact entre représentation et graphisme permet de loger la totalité du langage, même écrit, dans le domaine général de l’analyse, et d’appuyer l’un sur l’autre le progrès de l’écriture et celui de la pensée**. Les mêmes signes graphiques pourront décomposer tous les mots nouveaux, et transmettre, sans crainte d’oubli, chaque découverte, dès qu’elle aura été faite ; on pourra se servir du même alphabet pour transcrire différentes langues, et faire passer ainsi à un peuple les idées d’un autre. L’apprentissage de cet alphabet étant très facile à cause du tout petit nombre de ses éléments, chacun pourra consacrer à la réflexion et à l’analyse des idées le temps que les autres peuples gaspillent à apprendre les lettres. Et c’est ainsi qu’à l’intérieur du langage, très exactement en cette pliure des mots où l’analyse et l’espace se rejoignent, naît la possibilité première mais indéfinie du progrès. En sa racine, le progrès, tel qu’il est défini au XVIIIe siècle, n’est pas un mouvement intérieur à l’histoire, il est le résultat d’un rapport fondamental de l’espace et du langage : « Les signes arbitraires du langage et de l’écriture, donnent aux hommes le moyen de s’assurer la possession de leurs idées et de leurs idées et de les communiquer aux autres ainsi qu’un héritage toujours augmenté des découvertes de chaque siècle ; et le genre humain considéré depuis son origine paraît aux yeux d’un philosophe un tout immense qui lui-même a, comme chaque individu, son enfance et ses progrès***. » Le langage donne à la perpétuelle rupture du temps la continuité de l’espace, et c’est dans la mesure où il analyse, articule et découpe la représentation, qu’il a le pouvoir de lier à travers le temps la connaissance des choses. Avec le langage, la monotonie confuse de l’espace se fragmente, tandis que s’unifie la diversité des successions.
Michel Foucault, Les mots et les choses, Paris, Gallimard, 1966, pp. 128-129.
* Condillac, Grammaire, chap. 2.
** Adam Smith, Considérations sur l’origine et la formation des langues, p. 424.
*** Turgot, Tableau des progrès successifs de l’esprit humain, 1750 (Œuvres, éd. Schelle, p. 215).