La mort et la souffrance postmodernes
La mort et la souffrance postmodernes ont égaré la vieille eschatologie héroïque. Ces cadavres nihilistes, sans racines ni alentours, ne jonchent plus un champ de bataille, ne jalonnent plus une marche en avant, ne ponctuent plus un grand récit. Ils sont tombés là par hasard — terrorisme ou sniper obligent —, déchets abstraits de tueries pour rien. Les hommes debout de Salgado sont des «homme contre» ; les corps couchés ou plaqués du JT de 20 heures sont sans attente ni espoir : le sacrifice moins le sacré, la déréliction moins le messianisme. Sa majuscule perdue, l’histoire européenne, africaine, asiatique continue pourtant, et recommence même de plus belle.Elle devient seulement litanique, bégayeuse, inteminable — sans fin. Comme l’est au petit écran le quotidien défilement d’exactions planétaires, version «village global» du fait divers d’antan.
Régis Debray, L’oeil naïf, Seuil, Paris, 1994, P.157.