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Sonja Hopf, Rue de la Chine, 1980, via BNF - Dossier thématique - Le Portrait
Déjà, il suffit de regarder les informations télévisées pour comprendre tout le manque à venir. Que restera-t-il de la guerre du Golfe? Rien, puisqu’il n’y a pas eu d’images. De la Chine en 1989? Un seul cliché, banalisé, celui du jeune homme sur la place Tian An Men devant un char. Du Rwanda? Des gros plans obscènes. De l’Algérie? A nouveau rien. Pour le présent, et en dehors de ceux et de celles qui les subissent, ces guerres n’existent pas. Pour le futur, elles n’auront pas lieu. Ou si peu qu’on ne se souviendra plus des conflits, des victimes et des assassins, des enjeux et des attitudes. Les pays auront alors loisir de batailler encore et d’humilier sans qu’aucun obstacle ne vienne et ne puisse s’y opposer, puisqu’il n’y aura plus ce mur d’images concrètes qui constituait, qu’on le veuille ou non, le bâti de notre mémoire.
Christian Milovanoff, «Un art devant témoins», Étique esthétique politique, Rencontres internationales de la photographie, Arles, Actes sud, 1997, P.17.
Tian An Men, Beijing, Chine, 1989.
Le temps où ma mère a vécu avant moi, c’est ça, pour moi, l’Histoire (c’est d’ailleurs cette époque qui m’intéresse le plus, historiquement). Aucune anamnèse ne pourra jamais me faire entrevoir ce temps à partir de moi-même (c’est la définition de l’anamnèse) — alors que, contemplant une photo où elle me serre, enfant, contre elle, je puis réveiller en moi la douceur froissée du crêpe de Chine et le parfum de la poudre de riz.
Roland Barthes, La chambre claire, Éditions de l’Étoile, Gallimard, Seuil, 1980, P.172.