Michel Foucault : Les Mots et les Choses (by daevaexorganum)
Michel Foucault : Les Mots et les Choses (by daevaexorganum)
Si bien que les lettres ont beau ne pas représenter des idées, elles se combinent entre elles comme les idées, et les idées se nouent et se dénouent comme les lettres de l’alphabet*. La rupture du parallélisme exact entre représentation et graphisme permet de loger la totalité du langage, même écrit, dans le domaine général de l’analyse, et d’appuyer l’un sur l’autre le progrès de l’écriture et celui de la pensée**. Les mêmes signes graphiques pourront décomposer tous les mots nouveaux, et transmettre, sans crainte d’oubli, chaque découverte, dès qu’elle aura été faite ; on pourra se servir du même alphabet pour transcrire différentes langues, et faire passer ainsi à un peuple les idées d’un autre. L’apprentissage de cet alphabet étant très facile à cause du tout petit nombre de ses éléments, chacun pourra consacrer à la réflexion et à l’analyse des idées le temps que les autres peuples gaspillent à apprendre les lettres. Et c’est ainsi qu’à l’intérieur du langage, très exactement en cette pliure des mots où l’analyse et l’espace se rejoignent, naît la possibilité première mais indéfinie du progrès. En sa racine, le progrès, tel qu’il est défini au XVIIIe siècle, n’est pas un mouvement intérieur à l’histoire, il est le résultat d’un rapport fondamental de l’espace et du langage : « Les signes arbitraires du langage et de l’écriture, donnent aux hommes le moyen de s’assurer la possession de leurs idées et de leurs idées et de les communiquer aux autres ainsi qu’un héritage toujours augmenté des découvertes de chaque siècle ; et le genre humain considéré depuis son origine paraît aux yeux d’un philosophe un tout immense qui lui-même a, comme chaque individu, son enfance et ses progrès***. » Le langage donne à la perpétuelle rupture du temps la continuité de l’espace, et c’est dans la mesure où il analyse, articule et découpe la représentation, qu’il a le pouvoir de lier à travers le temps la connaissance des choses. Avec le langage, la monotonie confuse de l’espace se fragmente, tandis que s’unifie la diversité des successions.
Michel Foucault, Les mots et les choses, Paris, Gallimard, 1966, pp. 128-129.
* Condillac, Grammaire, chap. 2.
** Adam Smith, Considérations sur l’origine et la formation des langues, p. 424.
*** Turgot, Tableau des progrès successifs de l’esprit humain, 1750 (Œuvres, éd. Schelle, p. 215).
Dans Les mots et les choses, Foucault montre que l’homme, à l’âge classique, n’est pas pensé comme tel, mais «à l’image» de Dieu, précisément parce que ses force se composent avec des forces d’infini. C’est au XIXe siècle au contraire que ces forces de l’homme a affrontent des forces de finitude en tant que telles, la vie, la production, le langage, de telle façon que le composé soit une forme-Homme. Et, de même que cette forme ne préexistait pas, elle n’a aucune raison de survivre si les forces de l’homme entrent encore en rapport avec de nouvelles forces : le composé sera un nouveau type de forme, ni Dieu ni homme. Par exemple, l’homme du XIXé affronte la vie, et se compose avec elle comme force du carbone. Mais quand les forces de l’homme se composent avec celle du silicium, qu’est-ce qui ce passe, et quelles nouvelles formes sont-elles en tran de naître? Foucault a deux prédécesseurs, Nietzsche et Rimbaud, il y ajoute sa version qui est splendide : quels nouveaux rapports avons-nous avec la vie, avec le langage? Quelles nouvelles luttes avec le Pouvoir? Quand il en viendra aux mondes de subjectivations, ce sera une façon de poursuivre le même problème.
Gilles Deleuze, Pourparlers, Les édition de Minuit, Paris, 1990/2003, p.136-137.
Il faut que les force de l’homme (avoir un entendement, une volonté, une imagination, etc.) se combinent avec d’autre forces : alors une grande forme naître de cette combinaison, mais tout dépend de la nature de ces autres forces avec lesquelles celles de l’homme s’associent. La forme qui en découlera ne sera donc pas nécessairement une forme humaine, ce pourra être une forme animal dont l’homme sera seulement un avatar, une forme divine dont il sera le reflet, la forme d’un Dieu unique dont l’homme ne sera que la limitation (ainsi, au XVIIe siècle, l’entendement humain comme limitation d’un entendement infini). C’est dire qu’une forme-Homme n’apparait que dans ces conditions très spéciales et précaires : c’est ce que Foucault analyse, dans Les mots et les choses, comme l’aventure du XIXe siècle, en fonction des nouvelles forces avec lesquelles celles de l’homme se combinent alors. Or tout le monde dit qu’aujourd’hui l’homme entre en rapport avec d’autres forces encore (le cosmos dans l’espace, les particules dans la matières, le silicium dans la machine…) : une nouvelle forme en naît, qui n’est déjà plus celle de l’homme…
Gilles Deleuze, Pourparlers, Les édition de Minuit, Paris, 1990/2003, p. 159-160.
Michel Foucault, Les mots et les choses.
Avec l’écriture alphabétique, en effet, l’histoire des hommes change entièrement. Ils transcrivent dans l’espace non pas leurs idées mais les sons, et de ceux-ci ils extraient les éléments communs pour former un petit nombre de signes uniques dont la combinaison permettra de former toutes les syllabes et tous les mots possibles. Alors que l’écriture symbolique, en voulant spatialiser les représentations elle-mêmes, suit la loi confuse des similitudes, et fait glisser le langage hors des formes de la pensée réfléchie, l’écriture alphabétique, en renonçant à dessiner la représentation, transpose dans l’analyse des sons les règles qui valent pour la raison elle-même.
Michel Foucault, Les mots et les choses, Paris, Gallimard, 1966, p. 128.