pouvoir
Écoutez, j’ai connu des gens qui sont parvenus au pouvoir, et c’est quelque chose de terrible. Quelque chose d’aussi terrible qu’un écrivain qui parvient à se rendre célèbre. C’est comme porter un uniforme ; quand on porte un uniforme, on n’est plus le même : eh bien, accéder au pouvoir, c’est porter un uniforme invisible, toujours le même. Je me demande : pourquoi un homme normal ou apparemment normal accepte-t-il le pouvoir, accepte-t-il de vivre préoccupé du matin au soir, etc.? Sans doute parce que dominer est un plaisir, un vice. C’est pour cela qu’il n’y a pratiquement aucun cas de dictateur ou de chef absolu qui renonce au pouvoir de bon gré : le cas de Sylla est le seul dont je me souvienne. Le pouvoir est diabolique : le diable n’était qu’un ange avec une ambition de pouvoir. Désirer le pouvoir est la grande malédiction de l’humanité.
Emil Cioran, Entretien paru sous le titre « Escribir para despertar » dans le quotidien espagnol El Pais du 23 octobre 1977, Traduit de l’espagnol par Gabriel Iaculli, Entretiens, Gallimard, 1995, p. 27.




